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Rubrique : {01. Jean Salem}

Jean Salem
Premier poste, ou Le colocataire

Le dimanche 27 décembre 2009 par Jean SALEM

Souvenirs de quelques moments pittoresques
dans la vie d’un jeune professeur

1980

.....Mon collègue en vint, par degrés, à considérer le mardi comme l’occasion providentielle d’une petite fête hebdomadaire, égayant quelque peu ses stations à Fourmies. J’y dormais, à l’accoutumée, les deux premiers soirs de la semaine ; l’autre y arrivait précisément le mardi, pour s’enfuir quelques jours après. Chaque lundi un peu plus, j’appréhendais ces fêtes ; je savais, en effet, qu’on aurait à cœur le lendemain de m’en confirmer à toute force la fatale périodicité. Passé huit heures et quart, comme je revenais de dîner, Vernet m’entreprenait dans la salle à manger et m’accablait sans trêve de mille et un discours, poursuivant au besoin, à l’étage au-dessus, où j’avais vainement tenté de trouver un refuge, le cours interminable de son incoercible logorrhée. Après m’avoir mis au supplice en m’infligeant le récit exhaustif de ses derniers exploits au tir au pistolet, sport qu’il pratiquait le jeudi auprès des gendarmes locaux, il retraçait par le menu les événements de sa journée. Comme à l’accoutumée, sa femme l’avait appelé à six heures trente minutes au guichet de la poste : elle y téléphonait de son administration calaisienne, ce qui faisait faire au ménage d’appréciables économies d’argent, et lui épargnait, par surcroît, les anxiétés multiples qui résultent toujours de l’improvisation. Puis, venaient ces vétilles qui donnaient à chaque jour de la vie de Vernet un relief si spécial, qui faisaient de chacun un jour particulier. Une grave altercation l’avait opposé aujourd’hui, dans un supermarché à la plus effrontée des caissières de l’endroit : la donzelle avait prétendu qu’il ne lui avait remis que cinq francs, et non dix, en paiement d’un petit achat, et eût appelé la police si l’intervention conciliante mais néanmoins dubitative du chef suprême du magasin, résigné à céder sur l’objet du litige, n’avait mis une sourdine à ce début d’esclandre. L’affaire paraissait close ; en tout état de cause, si la partie adverse voulait y donner suite, Vernet n’était-il pas mieux placé que quiconque pour faire valoir ses droits et mater tout Fourmies, – lui qu’on se disputait à la maréchaussée ?

.....Dans les jours d’abattement, il se laissait aller et rêvait à voix haute de la vie véritable qu’il laissait à Calais ; là-bas, il déléguait à une Pénélope la garde d’un appartement de trois pièces qui serait bien à eux dans vingt ans révolus. Il me sembla parfois que le salut de l’âme de mon colocataire dépendait pour partie, à ses yeux tout du moins, du complet acquittement des mensualités et de l’entière jouissance de ce divin sanctuaire qu’il était contraint, pour l’instant, d’acquérir à tempérament. Vernet vantait toujours un certain “coin cuisine”, dont il me redisait inlassablement la cherté, pour mieux m’en suggérer le luxe inoxydable : comme les tables d’offrandes des hypogées thébaines garantissent aux défunts une éternelle quiétude aux champs élyséens, ce coin, ce saint des saints, dont le lustre excédait tout projet limité aux vues gastronomiques, me semblait conférer, pour ce qu’on m’en disait, un sens métaphysique au versement des traites. Vernet édifiait donc à la petite semaine sa demeure d’éternité.

.....D’autres jours, comme pour se faire pardonner de s’appliquer aussi assidûment à me relancer sans relâche, il s’attachait à fonder en raison l’indéfectible attachement qu’il me marquait toujours, à mon corps défendant : « si encore, il y avait ces satanées copies, glapissait, douloureux, mon compagnon d’exil ! mais c’est que sans travail, on s’ennuie à mourir dans ce malheureux trou ! ».

.....Saoûlé par tant de mots, faisant la sourde oreille, je feignais bien souvent d’être trop absorbé par ma lecture ou par mes corrections pour concéder encore quelque attention au monde. Mais l’autre, n’ayant de cesse que je n’aie relevé les yeux de mon ouvrage pour lui manifester le profond intérêt qu’il exigeait de moi, continuait de dire et, m’empêchant de lire, m’obligeait à céder. Aussi, au bout de deux longs mois, afin de fuir le mortel babillage de mon colocataire, je me dépensai sans compter en laborieux efforts pour que, tous les mardis de l’an, on m’invitât à quelque “prône” (c’est-ce qu’on dit là-bas pour traduire “beuverie”) ou pour qu’un autochtone, curieux du vaste monde, me reçût à sa table et vît un Parisien. Je perdais à ce jeu un temps considérable ; mais, pendant ce temps-là, mes nerfs s’usaient bien moins qu’en subissant Vernet.

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.....Je garde en particulier le souvenir d’une pittoresque soirée de juin 1980 que nous avions passée, quelques élèves, des surveillants et moi, à vociférer de fracassantes Internationales, invariablement rebeuglées dès que le trésor de la dive bouteille déposée au milieu de nous venait à s’amenuiser dangereusement. Chaque nouveau chorus suscitait chez notre hôte, un interne, un élève censé loger au Lycée cette nuit-là, comme un frisson d’horreur sacrée, qui le faisait quitter à la hâte la grange noyée de pénombre où nous avions élu domicile, ouvrir la trappe conduisant à une cave digne des plus fines gueules, et dégringoler l’escalier qui y donnait accès. Puis il remontait haletant, avec les yeux d’une bête traquée et les bras lourdement chargés, effrayé qu’il était par notre tintammare et par ce que diraient au retour ses représentants en vins de parents, si des voisins incommodés s’avisant de récriminer le lendemain à propos de tout ce vacarme, dénonçaient du même coup les vigoureuses ponctions déjà opérées dans la cave. Une nouvelle bouteille venait alors se substituer à l’ancienne et tenait à son tour le rôle que joue l’Enfant-Christ rayonnant, au centre de ces charmants tableaux du Corrège dont toute la lumière et la vie divergent à partir d’un même centre. En chantant bien des fois, nous bûmes jusqu’à plus soif ; et, sur les trois heures du matin, comme les convives rassasiés s’étaient enfin lassés du tapageux chantage, les allées et venues inquiètes du malheureux jeune homme purent aussi prendre un terme.

...On m’apprit, mais plus tard, qu’avant de reprendre la route, nous nous étions tous disposés sur une même ligne, dans le jardin baigné de lune, afin d’agrémenter par un concours entre garçons le dégrisement qui s’imposait. Et je dois à la vérité de dire que certains regards de virile connivence dont je fus gratifié par après, dans la cour du Lycée, m’incitèrent à conclure que je n’avais pas pissé trop peu loin, pour qu’on me manifestât désormais d’aussi ostensible façon l’estime et l’amitié qu’on m’avait certes déjà prodiguées, mais avec moins de cordialité aux temps sobres.

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.....De semblables escapades m’assuraient de retrouver mon persécuteur endormi et me dérobaient ainsi quelquefois à son insatiable prolixité. La voiture qui me raccompagnait s’arrêtait à l’entrée de l’impasse au bout de laquelle tous deux nous logions. J’en remerciais le conducteur avec effusion. Dans une poche, je trouvais mes clés, et j’avançais dans la petite allée dont les graviers crissaient sous mes pas zigzaguants. Faute de lumière, je découvrais la serrure à tâtons. Je traversais la salle à manger dont la température polaire m’était devenue coutumière et montais à la chambre unique, où reposait Vernet, – non sans avoir usé des plus folles contorsions pour ne point faire grincer l’escalier de bois blanc.

...Mon homme (les plus fins, au Lycée, l’appelaient déjà mon “mari”) respirait cependant de si bruyante façon que j’allais le secouer doucement, en lui sussurant à l’oreille son double petit nom : “Jean-Marie ! Jean-Marie !”. Un morse, en s’éveillant, n’aurait pu composer de plus hideuses mimiques ; Vernet, s’il sortait du sommeil, ne manquait jamais de s’y replonger aussitôt, résonnant bientôt de plus belle, et amplifiant d’autant mon propre désarroi. Alors, du bout du pied, je heurtais mollement, à deux ou trois reprises, l’appareil de chauffage qui bornait ses fonctions à assécher l’igloo, – espérant que ce bruit aurait raison de l’autre et m’apporterait le silence. Ces manœuvres sonores induisaient à nouveau des répercussions graves, mais non des plus durables, sur la physionomie du dormeur. De fort étranges remaniements s’exécutaient maintenant dans l’expression placide du bonhomme encore inconscient, en semblant conférer aux moindres des portions de son faciès lunaire l’apparente vertu de se mouvoir d’elle-même ; au cœur d’ignobles moues et d’horribles grimaces, le nez, qu’il avait gros, tenant un très grand rôle dans ce remue-ménage, présentait par accès des dilatations brusques que suivaient promptement d’odieuses détumescences. Pas plus que mes appels pressants, le chahut métallique ne produisait d’effet. Le bruit continuait. J’étais au désespoir. Alors, amer et sombre, j’allais me glisser dans des draps glacés où s’était déposée l’âcre odeur que mon acolyte infligeait à l’endroit, et simulant le paroxysme de l’excitation, comme visité par le plus terrible cauchemar, je tapais à coups répétés sur la paroi préfabriquée de notre chambre à coucher. Le temps de deux éructations, accompagnées d’un flot de grognements précipités, l’autre se réveillait pour de bon : quelques instants, certes, mais dont j’avais tôt fait de tirer mon profit, en m’assoupissant, pour ainsi dire, en sursaut, afin de n’avoir pas à feindre plus longtemps cette confusion ostentatoire de la vie onirique grâce à laquelle j’arrachais avec peine une manière de viatique pour le pays des songes.

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Rubrique : {03. Séminaires et colloques}

Calendrier du Séminaire des doctorants du CHSPM

Année 2009-2010

Le samedi 26 décembre 2009 par Jean SALEM

mercredi, 18h-20h
Centre Pierre-Mendès-France,
90 rue de Tolbiac (13e étage),
au 1er semestre : salle B 13.01
au 2e semestre : salle B 13.02


- 16/12/09
Papa Ousmane BA
Limites de l’influence de la pensée anglaise
sur la liberté politique chez Montesquieu

...Une idée, qui pour être implicite, n’en est pas moins réelle, traverse tout le De l’esprit des lois : la liberté décrit en France et ailleurs dans quelques États d’Europe, de l’Antiquité à l’époque moderne, un parcours qui fait état tantôt de périodes d’affaiblissement, tantôt de périodes de force. Dés lors, comment, à partir d’un même héritage qui fait que les nations européennes ont en commun des principes philosophiques, politiques, civils, et, dans une certaine mesure, les mêmes manières, les mêmes mœurs, le même climat, la liberté peut-elle manquer d’être si uniformément présente partout ? Pourquoi la liberté, dans ce climat de l’Europe, bien distinct de celui des pays de l’Orient, décrit-elle un parcours historique si elliptique, nécessitant par-ci une révolution, par-là une évolution vers des stations plus modernes, prenant par-ci des figures d’une effectivité extrême, dévoilant par-là des insuffisances qui rendent suspecte sa modération ?
...Saisir et décrire les facteurs d’affaiblissement et de renforcement des libertés, dans des conditions historiques précises, est ce qui anime Montesquieu. Ces conditions historiques lui sont offertes par la Rome antique, la monarchie française et l’Angleterre du dix-huitième siècle. Cependant, J. Dedieu, dans Montesquieu et la tradition politique anglaise en France, sous titré Les sources anglaises de l’Esprit des lois, privilégie exclusivement le cas de l’Angleterre, pays perçu comme le foyer d’émergence d’une tradition de pensée politique et civile qui sera seule déterminante dans la constitution des idées de liberté politique chez Montesquieu, – renforçant ainsi l’effet d’éclipse d’une tradition française de liberté constitutive de la monarchie primitive.
...Pourtant, deux auteurs, Claude de Seyssel et François Hotman, dévoilent une filiation lointaine avec des idées essentielles qu’expose et défend le philosophe de la Brède, assurant ainsi un ancrage de cette liberté politique chez Montesquieu dans une tradition de pensée antérieure aux Révolutions anglaises. Ce qui sinon contrebalance l’apport de la tradition anglaise sur la pensée constitutionnelle de Montesquieu, du moins le ramène à des proportions plus modestes en posant la diversité des sources d’influence. Par ailleurs, la constitution anglaise est souvent présentée comme un modèle de liberté politique et civile. Cette tendance, présente aussi bien chez certains auteurs français et anglais, que chez certains acteurs politiques et journalistes du dix-huitième siècle – une tendance commune qui n’implique d’ailleurs pas chez tous une identité des raisons d’adhésion à cette tendance –, n’est pas associable à la pensée de Montesquieu. L’idée de modèle trouve des résistances doctrinales à être concevable dans la pensée même de Montesquieu, à plus forte raison l’idée d’ériger les libertés anglaises en modèle.
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- 13/01/10
Paule ANTON
La transmission dans la formation de l’acteur :
le corps en jeu

...On se propose d’explorer d’un point de vue philosophique la formation du comédien à partir des recherches menées au 20e siècle par des réformateurs, metteurs en scène, pédagogues du théâtre, dans la lignée de Stanislavski. Leur démarche dissocie la formation de l’acteur de la représentation publique et se propose d’inscrire la créativité du comédien dans un processus de recherche où le corps occupe une place centrale. L’acteur engage son corps dans le processus. Il est l’instrument par lequel l’acteur témoigne de ses possibilités. Cette exploration « pratique » est-elle un moyen de connaissance de soi et de l’homme en général ?
...Dans ce cadre, je présenterai l’état de la recherche en cours, son contexte « transdisciplinaire », et les obstacles rencontrés notamment dans la relation entre théâtre et philosophie.
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- 27/01/10
Juliette MORICE
Entre métaphysique et morale :
la question du voyage chez Descartes

...La Renaissance et l’âge classique voient naître quantité d’ouvrages sur « l’utilité des voyages » (les « arts de voyager » se multiplient, sous forme d’épîtres, de courts traités ou de préfaces aux relations de voyage). La philosophie morale s’empare progressivement de cette question pour faire du voyage un moment nécessaire et méthodiquement défini de l’éducation. Une nouvelle pédagogie voit alors le jour, invitant à se détourner du savoir purement livresque pour se tourner vers le « grand livre du monde », lieu d’un authentique perfectionnement de l’homme, moyen d’accès à la sagesse, par opposition à la science.
...C’est dans ce contexte que doivent être comprises, selon nous, les remarques que fait Descartes au sujet du voyage, notamment dans les passages bien connus du Discours de la méthode, où l’auteur nous apprend comment, après avoir voyagé pendant plusieurs années, il résolut un jour d’en venir à l’étude de soi-même, ajoutant que ce retour à soi lui « réussit beaucoup mieux » que s’il ne se fût jamais éloigné de son pays et de ses livres. Cette remarque n’a rien d’anecdotique : elle hérite de toute une conception de l’éducation telle qu’elle se trouve chez Montaigne et Charron, celle qui invite à « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui » pour s’éprouver et se former au contact du monde. Le temps consacré au voyage devient alors celui de l’expérience par excellence : expérience de la liberté du jugement qui se soustrait à l’autorité des livres et des maîtres, expérience de l’« incommodité » du voyage qui met le corps à l’épreuve, enfin expérience du décentrement dans laquelle s’éprouve l’altérité et la diversité infinie de la réalité humaine et qui devient la condition de possibilité d’une expérience de soi.
...Aussi, examiner le rôle tenu par le voyage dans la philosophie de Descartes revient à poser à nouveaux frais le problème de l’humanisme cartésien. D’une part parce qu’en mettant au jour cette forme de rivalité entre éducation livresque et éducation par le voyage (dans le grand livre du monde), cette question permet de comprendre la manière dont l’humanisme des belles-lettres (humanisme en son sens strict) a pu être jugé insuffisant par Descartes et donner lieu à une nouvelle forme d’humanisme où la perfection de l’homme est à chercher du côté des notions de liberté et d’universalité. D’autre part, parce que l’on s’aperçoit, si l’on prête à cette question l’attention qu’elle mérite, que le voyage peut être conçu comme un moment nécessaire de la construction de la subjectivité cartésienne et que certaines interprétations de l’humanisme cartésien doivent alors se prêter à de multiples objections (notamment l’interprétation lévi-straussienne, qui le considère justement comme un humanisme fondé sur « l’amour propre », un humanisme égocentré qui passerait « directement de l’intériorité d’un homme à l’extériorité du monde, sans voir qu’entre ces deux extrêmes se placent des sociétés, des civilisations, des mondes d’hommes »).
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- 10/02/10
Bastien LESAGE
Le mythe du dualisme :
ontologie, spéculation, idéologie politique

...Le dualisme est un objet d’étude délicat. N’appartenant en propre à aucune pensée philosophique, n’étant ni concept, ni objet, il est pourtant plus vieux que l’antique philosophie grecque, puisque l’on retrouve notamment sa présence explicite dans les philosophies de langue sanskrite (par exemple dans la philosophie védique, le shivaïsme, le jaïnisme et le bouddhisme, le Samkhyâ et Yoga, etc.), le Zen et le taoïsme chinois, et bien d’autres sources d’écrits encore, où démêler la part du religieux, du poétique, du politique et du philosophique relève le plus souvent de l’interprétation subjective. Que le dualisme soit ensuite un thème central de la philosophie grecque dans son ensemble, avant d’être récupérée par les théologiens chrétiens (Trinité) et la scolastique médiévale, est un fait historique. Que Descartes inaugure la modernité par un certain renouveau de la compréhension du dualisme (celui des deux substances, garanti en aval par le cogito et en amont par l’existence de Dieu), renouveau qui passe par Kant et Hegel jusqu’à Nietzsche, et qui soulève encore aujourd’hui les débats doctrinaux les plus féroces en phénoménologie comme en philosophie analytique (cf. le débat commun sur la supposée « nature » de l’intentionnalité), n’est pas non plus contestable.
...Malgré cette extraordinaire omniprésence, souvent ésotérique et occulte, traversant cultures, âges et continents, le dualisme, en lui-même et pour lui-même, ne jouit que de peu d’attention de la part des philosophes actuels. Si les commentateurs étudient volontiers tels ou tels dualismes particuliers, issus de l’horizon de telle ou telle philosophie particulière, très peu, sinon aucun travail ne porte directement sur la notion de dualisme comme tel, alors qu’il est pourtant présent chaque fois que du philosophique se laisse reconnaître. La tradition postmoderne, inaugurée par Deleuze, Derrida et Foucault, offre cependant, à l’occasion d’un vaste questionnement sur les conditions d’une ontologie déprise de l’illusion spéculative de l’identité (ou de l’Un), une vision extrêmement forte et inédite de la compréhension du dualisme, qui est exprimé comme la forme primitive par excellence de la discursivité conceptuelle et spéculative. De sorte que l’ontologie postmoderne réside au cœur de cette pensée, où le dualisme se conçoit comme le moteur instrumental et logico-discursif du discours philosophique, en focalisant son attention sur la condition intermédiaire des dualismes, à savoir la catégorie de l’entre-deux.
...Notre intervention concerna essentiellement les rapports entre ontologie, conceptualité discursive et idéologie politique. Nous nous efforcerons de définir les contours d’un modèle positif d’ontologie postmoderne, susceptible de s’accorder avec son réquisit inaugural : « qu’il n’y a pas l’Un » ; puis nous radicaliserons ce réquisit, jusqu’à conclure finalement à la nécessité de l’abandon conscient du format dualiste, et donc de l’ontologie elle-même, dans l’exercice de la spéculation philosophique. De là, nous aborderons la question du rapport entre le conceptuel, désormais livré à lui-même, hors de tout commandement ontologique, et les effets de l’idéologie politique dans notre société actuelle. Nous décrirons, depuis notre refus de l’ontologie, les cadres instrumentaux d’une technique de « diagnostic conceptuel », destinée précisément à l’analyse extra-subjective des interactions du conceptuel et du politique, et ce, dans n’importe quel type de discours spéculatif où du style philosophique, autrement dit de l’opposition conceptuelle, se pose et s’autoproclame comme un acte effectif, une prise effective de la pensée sur le réel (i. e. dans les sciences humaines au sens large, mais aussi dans l’analyse historique, politique et économique, la psychologie, les médias, le marketing, etc.).
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- 17/02/10
Paola NICOLAS
La querelle des pensées imperceptibles entre Arnauld et Nicole :
autour de la question du secret des âmes

...L’une des préoccupations majeures du XVIIe siècle a été de définir les conditions de possibilité et les limites structurelles ou empiriques de la connaissance de l’âme. En témoigne le nombre d’ouvrages qui s’intitulent De la connaissance de soi-même, De l’art de se connaître soi-même, ou encore De l’art de connaître Dieu et soi-même. Cette préoccupation est d’autant plus décisive dès lors qu’elle fonde la possibilité d’une morale chrétienne éminemment distincte d’une morale païenne. Chez les successeurs de Descartes, et en particulier chez les cartésiens théologiens, un courant d’origine spécifiquement religieuse va affluer, mettant l’accent sur les profondeurs obscures de l’âme (les habitus de foi, d’espérance, d’amour et de charité sont traditionnellement des dispositions inaperçues par l’agent, tandis que la grâce, en tant que secours actuel ou habituel est en nous mais sans nous, selon le mot de Paul). C’est cette rencontre du thème de l’obscurité de l’âme à elle-même (à la tournure nouvelle dans le cadre de la Contre-Réforme) avec la thèse du dualisme des substances et de l’autonomie du mécanisme physiologique, qui conduira peu à peu à préciser et à discuter l’hypothèse d’un inconscient purement psychologique.
...La querelle entre Arnauld et Nicole au sujet de la possibilité de concevoir ”des pensées auxquelles on ne pense point” est paradigmatique de cette rencontre. Arnauld, en bon cartésien, nie l’existence dans l’âme de pensées imperceptibles car “il n’y a rien dont notre âme soit plus assurée, ni qu’elle connaisse mieux que ses propres pensées”. Au contraire, Nicole, en observateur aïgu des replis secrets des âmes semble ouvrir la voie à la conceptualisation d’une forme d’inconscient, tout en en restant néanmoins à une formulation cartésienne du problème. Nous verrons que cette querelle prend une dimension tout à fait essentielle dans une pensée de l’action et de la responsabilité. Nous tâcherons en outre de faire le lien entre la théorie et la pratique en nous tournant vers les différents moyens dont dispose le moraliste pour tenter de percer le secret des âmes.
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- 10/03/10
Stéphanie ROZA
L’utopie en révolution, du roman au programme politique

...On s’interroge généralement, notamment dans l’historiographie la plus récente, sur l’influence des romans utopiques du 18è siècle sur la pensée révolutionnaire, en montrant par exemple l’importance des motifs utopiques dans les projets éducatifs de la Convention Nationale. Nous inverserons ici cette problématique désormais classique, en dégageant, chez des auteurs d’utopies directement impliqués par ailleurs dans le processus révolutionnaire, la manière dont les événements s’invitent dans leur réflexion, et modifient, parfois radicalement les perspectives. Il sera question du cas de l’un d’entre eux, Rétif de la Bretonne, utopiste prolixe et membre pendant la Révolution de la section sans-culotte des Piques. Fondamentalement spectateur des événements plus qu’acteur, son projet déjà très construit à la veille de 1789 ne sera pas bouleversé par la tourmente révolutionnaire ; néanmoins, il connaîtra malgré tout des inflexions intéressantes pour qui veut connaitre le poids de l’histoire sur les idées en général, et le devenir de l’utopie dans l’Europe moderne en particulier.
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- 17/03/10
Aurélie KNÜFER
Liberté, libération et autodétermination chez Michael Walzer

...La parution, en 1976, de l’ouvrage de Michael Walzer, Guerres justes et injustes, dans le contexte de la guerre du Vietnam, a signé le retour des théories de la guerre, et a entraîné de nombreuses polémiques au sein de la philosophie anglo-saxonne. Or, c’est la question de l’intervention militaire qui a polarisé les débats, et qui continue de les alimenter. Ceci résulte sans doute d’un contexte politique et diplomatique nouveau, mais est également dû fait que ce problème relève de ce que nous pourrions appeler, avec Étienne Balibar, des « situations limites », ou encore « de l’exception, et de la manière dont elle envahit la norme elle-même » [1].
...En effet, s’inscrivant en cela dans la tradition scolastique qu’il réactualisait, Michael Walzer faisait de l’agression le paradigme des causes de guerre « injustes », tandis que la défense apparaissait comme la « juste cause de guerre » par excellence. Cependant, l’intervention militaire, aux côtés ou pour défendre des communautés agressées par leur gouvernement, pouvait être comprise, dans certaines circonstances exceptionnelles, comme une agression légitime, exigeant par là même une infraction au formalisme du droit international.
...C’est donc pour penser l’intervention, et pour définir les situations d’exception dans lesquelles elle devient juste, que Michael Walzer a du faire retour à une autre tradition, à savoir celle inaugurée par John Stuart Mill, dans un XIXe siècle aux prises avec la question des guerres de libération nationale. C’est chez le penseur de l’utilitarisme que Walzer, et, dans son sillage, de nombreux théoriciens de la guerre, sont allés chercher certains outils conceptuels pour établir un « principe de non-intervention », ainsi que les règles de sa suspension.
...Notre objectif ne sera pas de dresser un tableau de l’héritage de Mill dans les philosophies contemporaines de la guerre juste. Nous nous arrêterons plutôt sur un point névralgique de la théorie de la non-intervention : à savoir, ce que nous pourrions appeler l’argument de « l’aptitude à la liberté ». En effet, l’argument principal déployé par Mill dans un article de 1859, « Quelques mots sur la non-intervention », mais aussi dans les Considérations sur le gouvernement représentatif, consiste à affirmer l’illégitimité de l’intervention, au nom de l’impossibilité à déceler l’ « aptitude à la liberté » chez un peuple opprimé. Ainsi, en exportant des « institutions populaires » dans un pays non-libre, nous ne pourrions jamais savoir si cela serait pour le « bien » du peuple en question, et si ce dernier serait en mesure de les conserver.
...Nous nous efforcerons donc, dans un premier temps, d’interroger les fondements de cet argument, et son caractère novateur, en montrant comment il renverse, par exemple, certains principes du droit des gens. Puis nous verrons la manière dont Michael Walzer, tout en signalant son caractère problématique, le reprend et le transforme. La question que nous voudrions donc poser, au terme de ce parcours, est celle de la consistance de cet argument, ou encore celle des raisons de sa persistance.


[1] Étienne Balibar, « Walzer, Schmitt et la question de la “guerre juste” ».
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- 31/03/10
Élise SULTAN
Le plaisir dans les romans libertins du 18e siècle

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- 07/04/10
Filip BUYSE
La correspondance entre Boyle et Spinoza

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- 14/04/10
Édouard PACAUD
La formation de l’anthropologie philosophique du jeune Marx

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- 12/05/10
Sophie LAVERAN
Division et indifférence dans l’Éthique de Spinoza :
deux problèmes solidaires ?

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- 19/05/10
Vicente CORTES
Spinoza et le problème de la science politique

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- 26/05/10
Anne DURAND
Feuerbach,
prolégomènes à toute politique future

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- 09/06/10
Simón GALLEGOS GABILONDO
À la recherche des géants.
Géographie, anthropologie et politique à l’âge classique

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• ARCHIVES DU SÉMINAIRE DES DOCTORANTS
DU CENTRE D’HISTOIRE DES SYSTÈMES DE PENSÉE MODERNE

- 2008-2009
- 2007-2008

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Contact :
Marion Chottin :.mchottin@yahoo.fr
Ayse Yuva :.ayse.yuva@free.fr
Filip Buyse :.filip.buyse1@telenet.be

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Rubrique : {053. e-Réserve :
AUDIOTHÈQUE / VIDÉOTHÈQUE}

Jean-Marie HARRIBEY :
Archives AUDIO du Séminaire
« Marx au XXIe siècle » - 3

Autour de la crise

Le jeudi 19 novembre 2009 par Jean SALEM

Séance du samedi 14 novembre 2009

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MP3 - 13.7 Mo
Jean-Marie HARRIBEY – Autour de la crise

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